Guillaume Musso : Le lourd secret de la fille de Brooklyn

par
Maite
Temps de lecture 9 min.

Très attendu, le nouveau roman de Guillaume Musso est depuis un peu plus de deux semaines dans les librairies. «La fille de Brooklyn» a été numéro un des préventes sur le site d'Amazon et a déjà reçu de bonnes critiques. Ce qui ne déplaît pas à l'auteur à qui ce livre tient tout particulièrement à cœur.

Pourquoi «La fille de Brooklyn» vous tient-il particulièrement à cœur?

«Ça fait longtemps que je le porte. Il brosse un certain nombre de thèmes qui me touchent particulièrement: la paternité, le secret au sein du couple, le rôle des femmes.»

Il est déjà numéro un des ventes.

«Oui, et cela n'enlève rien au plaisir. Il est très bien accueilli par les lecteurs et la critique. Mon côté polar n'est pas totalement nouveau mais ici, c'est un pur polar. Les lecteurs m'ont suivi sur ce genre nouveau. Aujourd'hui, on vit une époque où les gens sont tellement familiers de la fiction et de ses mécanismes qu'une enquête aussi ample que celle-ci se dévore en deux jours. »

Apparemment, beaucoup de lecteurs ont passé quelques nuits blanches…

«Oui, c'est le retour que j'en ai. C'est génial de se dire que pendant quelques jours, les lecteurs font une parenthèse grâce à la fiction. Personnellement, c'est ce qui m'a poussé à lire. J'ai découvert les livres quand j'avais onze ans. J'ai su que je n'allais plus jamais être seul. C'est une échappatoire à la réalité. C'est une parenthèse qui permet d'échapper à la morosité. Je l'ai d'abord éprouvée en tant que lecteur, et puis en tant qu'auteur. Dans mes romans, j'ai cette liberté de corriger la réalité. Un peu à la manière de la fameuse phrase de Woody Allen quand il dit qu'il filme New York tel qu'il voudrait que New York soit et non comme New York est vraiment. Quand j'écris, j'ai ça en tête. J'aime l'idée que je puisse décrire la réalité telle que j'aimerais qu'elle soit.»

Ce roman est-il une sorte d'échappatoire?

«Celui-ci un peu moins. Car il y avait, ici, l'idée d'écrire quelque chose de plus noir, qui colle un peu plus à la réalité.»

Coller à la réalité, c'est donc écrire quelque chose de sombre, selon vous?

«Souvent, oui.»

En plus d'être un polar, votre nouveau roman est également un thriller psychologique.

«En fait, pendant longtemps j'ai eu l'idée de la première scène du roman. Cela m'a toujours fasciné quand au début d'une histoire d'amour, on veut tout connaître de l'autre. C'est finalement assez humain de vouloir tout connaître de la personne qu'on aime. Mais je pense que ce n'est pas une bonne idée. Nous avons tous le droit à garder nos secrets. Ils nous constituent. Notre liberté se mesure aussi à notre capacité à avoir un jardin secret. L'amour se nourrit du mystère. Si vous voulez tout savoir sur l'autre, vous cherchez une sorte d'emprise totalitaire sur la personne et donc à annihiler son mystère. Si vous tuez le mystère, vous tuez l'amour.»

C'est donc important pour vous de garder un jardin secret?

«On a tous notre jardin secret. Et heureusement. Notre époque actuelle, celle de la transparence partout, fait que nous sommes toujours fliqués. La technologie nous rend localisables. C'est assez intrusif. C'est un thème qui me tenait à cœur. J'avais donc en tête cette scène dans laquelle cette femme montre une photo. Mais pendant longtemps, je ne savais pas ce qu'il y avait sur la photo. La scène est restée dans mes tiroirs. J'étais fasciné par le fait que je puisse partir d'une histoire en apparence banale -celle d'une dispute conjugale- qui, par un jeu de réactions en chaîne, a un impact de la France à de l'autre côté de l'Atlantique, en remontant même jusqu'aux primaires américaines.»

C'est un peu votre façon de fonctionner. Cette manière de mettre un personnage ordinaire dans une situation extraordinaire.

« J'aime ce fameux héros hitchcockien, ce personnage ordinaire qui se retrouve dans une situation extraordinaire. J'aime pousser la situation le plus loin possible et multiplier les ramifications. Par ailleurs, j'avais aussi envie d'avoir un personnage féminin central, présent et absent. Elle est présente. C'est la fille de Brooklyn, comme le titre du livre. Mais elle est aussi absente car on ne la voit qu'au tout début et à la fin du roman. On passe son temps à la chercher. Nous avons une succession de témoignages de personnages qui en font un portrait, parfois complémentaire, parfois contradictoire. On la découvre sans savoir qui elle est vraiment. Je voulais écrire un roman qui a ce côté incantatoire à propos d'une femme mystérieuse. Raphaël l'aime mais il doute.»

Qui est finalement le personnage principal de votre livre?

«Il y a deux personnages forts dans ce roman: Claire et Caradec. Il y a plusieurs façons de voir le roman, dont celle d'un face-à-face entre Claire et Caradec. Puis, il y a trois hommes: le petit Théo, Raphaël et Caradec. Ils sont tous trois à la recherche de leur part manquante. Théo a perdu sa mère, Raphaël a perdu Claire et Caradec, sa fille. Nous avons ces trois hommes assez fragiles. Mais il y a aussi un contre-point avec une galerie de personnages féminins qui sont beaucoup plus forts et déterminés. Claire est une résiliente. Les deux sœurs de la mère de Claire ont décidé de vivre leur vie sans les hommes. La directrice d'école a des motivations assez nobles. Enfin, il y a Florence Gallo, la journaliste, qui a ce destin funeste mais qui est un personnage lumineux. Dans la presse française, deux articles ont même défini mon livre de ‘polar assez féministe'. Le roman est équilibré grâce à ces personnages hommes et femmes qui se font face.»

En parlant de Florence Gallo, j'ai relevé quelques phrases dans votre roman dans lesquelles les journalistes s'en prennent plein la tête.

«Ah bon (rires). J'ai zéro compte à régler avec les journalistes pourtant. Pour moi, le personnage le plus lumineux du roman, c'est même Florence. Une des scènes la plus forte est celle de sa mort. Mais il est vrai que ça me frappe de voir combien les gens détestaient les journalistes. Lors d'un repérage à Harlem, je tombe sur une femme qui me demande: ‘I hope you're not a fucking journalist?'. Je lui réponds: ‘No, I'm a writer'. Elle répond: ‘Oh a writer, I love that!'(rires)»

Vous faites également un parallèle entre un romancier et un enquêteur.

«On retrouve ici un côté un peu différent d'un thriller traditionnel. Je voulais avoir ce couple d'enquêteurs avec, d'un côté, Marc qui enquête avec des méthodes traditionnels et efficaces de la police et, de l'autre, Raphaël qui enquête avec sa sensibilité de romancier. Il essaie de plaquer des schémas de narration sur des situations qu'il vit. Il considère les différents suspects comme des personnages de roman.»

Il trouve certaines réponses dans l'enfance. Lorsque vous commencez à écrire, connaissez-vous le passé de tous vos personnages?

«À chaque roman, je construis des fiches biographiques de mes personnages. C'est ce qui les crédibilise et les rend humain. Je cherche toujours ce moment à partir duquel les personnages ne sont plus de simples lettres de papier et me surprennent. Ce moment où je me demande: ‘Que me réservent-ils aujourd'hui?' Pour qu'ils me surprennent, il faut que je les connaisse et qu'ils existent un peu. Par ailleurs, j'ai toujours besoin d'une ossature quand je commence à écrire. J'aime travailler tous les jours, c'est-à-dire faire de la doc, aller en repérage, travailler les biographies, etc. Et il arrive qu'une situation narrative va se décanter à partir d'un élément biographique d'un personnage.»

Votre roman est également ancré dans l'actualité, avec notamment les primaires américaines.

«En tant que citoyen, j'ai toujours été passionné par les élections. Je m'intéresse à l'actualité. Quand j'ai commencé à réfléchir sur la partie américaine il y a trois ans, nous n'étions pas dans les primaires américaines. C'est la réalité qui rejoint la fiction, et la fiction qui rejoint la réalité.»

Êtes-vous plus intéressé par la politique américaine que française? L'une vous fascine-t-elle plus que l'autre?

« Alors, la politique ne me fascine pas. Elle m'intéresse beaucoup. Je suis citoyen, je vote. J'ai été professeur d'économie pendant dix ans. Normalement, cela ne m'inspire pas pour les romans. C'est assez nouveau. J'adore la série américaine ‘The West Wing' car c'est assez pédagogique. Par ailleurs, il y a un fond d'idéalisme qu'il n'y a pas dans 'House of Cards' ou dans 'Baron noir'. La politique m'intéresse mais je ne vais pas pour autant faire un thriller politique demain.»

Malgré le titre de votre roman, l'intrigue se déroule, en grande partie, en France. On a l'impression que c'est plus fort que vous de traverser l'Atlantique.

«Comme vous le savez, je n'ai pas de fascination pour les États-Unis. Je connais New York depuis longtemps. Pour moi, New York ne représente pas l'Amérique. C'est une ville particulière. Ce roman se passe principalement en France. Alors pourquoi à un moment cela bascule aux États-Unis? Parce qu'il y avait cette envie d'avoir une histoire encore plus ample. Pendant longtemps, je n'ai travaillé que sur la première partie du roman, c'est-à-dire le cold case, le fait divers de l'enlèvement. Cette histoire se tenait mais n'était pas, à mon sens, suffisamment riche. En travaillant sur le personnage de Claire, je me suis demandé comment sa mère était morte. J'ai donc imaginé un assassinat. C'est là le moment de basculement. Et ce moment, je l'ai vécu quand j'étais à Harlem. Je ne pouvais pas le préméditer. Cela, c'est juste passé, et à part dire merci, il n'y a rien d'autre à faire.»

Pourquoi avoir imaginé un cold case?

«Car c'est lié au secret et au passé. J'aime cette phrase de Françoise Sagan: ‘Je me demande ce que le passé nous réserve'. Quand on a un enfant, il faut en quelque sorte se mettre en paix avec son passé, ne plus revenir sur ses propres remords et ses regrets et se projeter sur son avenir à lui, l'enfant. Le passé, c'est tout, c'est la psychanalyse, c'est revenir sur la faute originelle.»

En quelques lignes

La sortie d'un nouveau roman de Guillaume Musso est toujours un événement fort attendu. Et «La fille de Brooklyn» n'a apparemment pas dérogé à la règle. À peine sorti de l'imprimerie, le 13e roman du célèbre écrivain français est déjà numéro un des ventes. Depuis quelques années, Guillaume Musso se tourne vers le polar, et ce n'est pas pour déplaire à son lectorat qui répond de plus en plus présent à l'appel annuel. Dans «La fille de Brooklyn», l'écrivain interroge le lecteur sur les relations de couple, le mystère de l'autre et l'importance d'avoir un jardin secret. À quelques semaines de son mariage, Raphaël, un romancier, ne supporte plus de ne pas connaître le passé de sa future femme. Alors qu'il la presse, Anna lui balance une photo sur laquelle se trouvent trois corps carbonisés. «C'est moi qui ai fait ça», déclare-t-elle, avant de disparaître. Avec son ami, un ancien enquêteur, le romancier va partir à la recherche de sa future femme. Que s'est-il réellement passé? Anna est-elle une meurtrière? Guillaume Musso fait voyager le lecteur du passé au présent, de New York à Paris, à un rythme intense. Une fois le premier chapitre entamé, vous ne quitterez plus ce polar et thriller psychologique avant d'en avoir lu la fin.

(mh)

«La fille de Brooklyn», de Guillaume Musso, éditions XO, 473 pages, 21,90€ 4/5

 

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Ph. Emanuele Scorcelletti

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