«On pourrait parfaitement vivre sans art»

par
Maite
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La franchise «Dictionnaire amoureux» est une affaire qui roule. Après le Venise de Sollers, le rock d'Antoine de Caunes, la cuisine d'Alain Ducasse et une myriade d'autres, il était temps de s'attaquer à l'art de notre époque. Et pour cet exercice, c'est le célèbre marchand d'art et critique Pierre Nahon qui s'y est collé.

Un «Dictionnaire Amoureux» est à la fois un exercice objectif et subjectif. Comment l'avez-vous abordé?

«J'aime beaucoup cette collection de ‘Dictionnaire amoureux'. Vivant une partie de l'année à Venise, j'avais lu celui écrit sur cette ville par Philippe Sollers, et cela m'avait beaucoup plus. J'en ai parlé à Plon et à Jean-Claude Simoën qui a créé cette collection. Après quelques discussions, on s'est rendu compte que l'art contemporain ne suffisait peut-être pas et que, pour leur public il valait mieux y ajouter également l'art moderne.»

Un champ d'action assez vaste.

«C'est un vaste travail, surtout en ce qui concerne les artistes. On y trouve 200 entrées, une centaine réservée aux artistes et une autre réservée aux mots de l'art moderne et contemporain, dont parfois certains échappent à ce domaine tel que ‘émotion', ‘critique', ‘vérité', ‘mode', etc.»

Comment s'est fait le choix des artistes?

«Bien évidemment, ce sont des artistes que j'aime ou que j'ai aimés. Il peut y avoir des oublis, tout court, et d'autres volontaires.»

Vous ne semblez pas tendre avec Jeff Koons?

«Ah non, je n'ai pas dit ça. Si je devais garder cinq œuvres, je garderais au moins un Jeff Koons car c'est un grand artiste.»

Est-ce le galeriste ou le critique qui parle?

«Je ne peux pas parler de moi sans être à la fois critique et marchand. En ce qui concerne Jeff Koons, en tant que critique je le considère comme l'artiste le plus important après Andy Warhol pour l'art contemporain, et sur le plan du marchand, il est aujourd'hui l'artiste le plus cher. Donc on ne peut pas l'ignorer. Il y a six mois, on a vendu une de ses œuvres 48 millions $.»

Mais vous dites justement que le prix astronomique du triptyque de Bacon était mérité mais pas celui de Jeff Koons.

«L'art contemporain tout entier, et pas seulement Jeff Koons, atteint des prix tels que ça en devient anormal, insensé. On n'a jamais vu des prix pareils. Sauf en 1900. À l'époque, il y avait des artistes dits ‘pompier' dont Bouguereau qui valait à l'époque 1 million de FF or, soit plus ou moins 100 millions € aujourd'hui. Mais depuis lors, il n'y avait pas d'artistes vivants qui atteignaient des sommes folles avant que n'arrivent Koons, Damien Hirst, Murakami.»

Si quelqu'un donne 50 millions $ pour un Koons, c'est que ça les vaut sans doute. L'art n'ayant pas de valeur monétaire objective.

«Il faut différencier les choses: soit on parle d'art soit de marché de l'art. J'ai vécu le marché de l'art pendant 40 ans avec ma galerie. Aujourd'hui, on est dans l'art du marché, c'est-à-dire qu'on est passé de l'œuvre à la valeur presque boursière. Les gens qui mettent ces prix achètent un nom et une valeur bien plus qu'une œuvre qu'ils vont admirer. Bien souvent ils la mettent dans un coffre.»

C'est d'ailleurs ce que vous reprochez à Maurizio Cattelan, cet art du marché.

«Oui mais il n'empêche qu'il est un bon artiste. Si cela avait atteint des prix normaux, j'aurais acheté du Maurizio Cattelan et inclus dans ma collection. Mais on parle ici d'artistes qui ne peuvent plus être dans des collections ‘normales'.»

On trouve dans ce dictionnaire une différence de traitement. Pour Damien Hirst, le texte est très factuel, pour Roberto Matta c'est beaucoup plus personnel.

«Matta est quelqu'un que j'ai connu très tôt. Quand j'avais 16 ans, avec un de mes camarades dont le père était critique d'art, on allait déjeuner chez Lipp le jeudi, et les amis de ce critique d'art s'appelaient André Breton, Matta, Jacques Hérold… J'ai connu Matta très tôt, mais je l'ai reconnu en tant que marchand plus tard, c'était un être exceptionnel, brillant, cultivé, aimant l'art et les artistes, et ne se prenant pas trop au sérieux.»

Quand commence l'art contemporain?

«Beaucoup de marchands disent que l'art contemporain démarre dans les années 50-60. Pour moi, il démarre en 1911 avec Marcel Duchamp quand il présente un porte-bouteilles qu'il est allé acheter au magasin pour le mettre sur un socle dans un musée. Il invente l'art contemporain puisqu'il fait admettre au public que ce qu'il a choisi est une œuvre d'art. Le siècle entier a suivi Marcel Duchamp. Il a fait du regard la création.»

Et vous faites également remonter ces débuts à Malevitch.

«Oui, bien sûr. En 1918, un peintre russe peint un carré blanc sur fond blanc, alors que je rappelle qu'on a inauguré les Nymphéas de Monet en 1924. On était nettement dans l'avant-garde. Le paradoxe est qu'il a été contemporain en 1918 mais plus en 1940 car il s'est retourné vers une peinture plus traditionnellement figurative.»

Parmi les entrées, on trouve le mot ‘art', peut-être la chose la plus impossible à définir. Vous êtes parti de son utilité.

«Plutôt de son inutilité. L'art est inutile, c'est quelque chose de superflu, on pourrait parfaitement vivre sans art. Mais il existe, et aide un certain nombre d'humains à vivre. Alors, bon, on est en Occident, et l'on doit donc considérer l'art avec des définitions occidentales. Quand on a commencé à découvrir l'art africain dans les années 20, pour les Africains ce n'était pas de l'art, mais des objets d'usage. On en a fait des œuvres d'art en les présentant dans des musées. Aujourd'hui, certaines statues du Congo ou du Gabon valent plusieurs millions pour des gens qui n'y voient que l'aspect formel, alors qu'elles ont une tout autre signification qu'en principe l'art occidental n'a pas. Quand Soulages fait un tableau, celui-ci n'est pas d'un usage particulier. Qu'on aime ou pas, en fonction de critères historiques, critiques, personnels,… D'ailleurs, Soulages est quelqu'un que j'ai mis dans mon dictionnaire peut-être plus par l'estime que j'ai pour lui en tant qu'homme que pour sa peinture. Il est aujourd'hui le peintre français le plus reconnu, y compris dans les prix. Et si l'amitié qui me lie à lui n'était pas ce qu'elle est, il ne serait pas dans mon dictionnaire. Pour moi, il n'apporte pas grand-chose à la création dans l'histoire du 20e siècle.»

À qui est destiné ce dictionnaire? Aux néophytes ou aux connaisseurs?

«Au plus grand nombre… On me dit qu'il s'en vend 100 exemplaires chaque jour et j'en suis ravi. Mais il me semble qu'il peut aider des gens à connaître ce monde. Quand on choisit un artiste et qu'on est collectionneur, il faut prendre conseil auprès d'experts, de marchands ou de conservateurs, sinon on a de fortes chances d'acheter n'importe quoi. Aujourd'hui, il y a deux millions d'artistes vivants dans le monde. Ce qui veut dire que lorsqu'on achète un artiste sans conseil, c'est un sur deux millions. Vous imaginez les chances de se tromper. Alors c'est bien d'écouter parfois de bons conseils. Avec ce livre, si on me suit, il me semble qu'on se trompera moins.»

En quelques lignes

Depuis 1973 Pierre Nahon est, avec sa femme Marianne, l'un des nababs de l'art moderne à Paris. Par sa galerie Beaubourg sont passés Warhol, Basquiat, Beuys, Stella, etc. qu'il a contribué à faire connaître, mais également tout le courant des nouveaux réalistes (Arman, César, Klein…). Il n'était donc pas tout à fait anormal de lui confier les rênes de ce «Dictionnaire Amoureux».

Avec ces 200 entrées, il offre aux néophytes une introduction de choix pour ce monde parfois obscur de l'art moderne et contemporain, mais il dresse également le portrait d'un marchand d'art de renom qui nous fait partager sa vie, ses goûts, ses réflexions.

«Amoureux», ce dictionnaire ne l'est pas toujours, certains artistes y sont décrits avec une certaine froideur factuelle, mais d'autres parmi ceux qu'il a aimés et/ou poussés vers la lumière nous permettent de nous plonger dans une époque, des grands maîtres Picasso, Duchamp, Matisse, Malevitch au marché de l'art gonflé par les ‘golden boys' d'aujourd'hui (Koons, Hirst…) mais en n'oubliant pas de passer par ses années 60 bénies durant laquelle «la création était si prodigieuse.»

«Dictionnaire amoureux de l'Art moderne et contemporain», de Pierre Nahon , éditions Plon, 680 pages, 24€

Pierre Jacobs