«Les enfants réfugiés ukrainiens ressentent beaucoup d’anxiété, certains ne parlent plus»

Unni Krishnan, médecin et directeur humanitaire de Plan International, explique comment les enfants traversent le faut de fuir leur pays avec leur famille pour échapper à la guerre.

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ETX
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Plus de 3,5 millions Ukrainiens ont fui le pays depuis le début de l’offensive russe. Parmi eux, de nombreux enfants. «Chaque jour, c’est un enfant qui devient réfugié», estime l’UNICEF. «Les trafiquants d’êtres humains cherchent souvent à tirer profit du chaos généré par les mouvements massifs de population – une menace réelle et de plus en plus importante pour les 1,5 million d’enfants réfugiés qui ont fui l’Ukraine depuis le 24 février dernier et les innombrables autres qui se sont déplacés à l’intérieur du pays en raison de la violence», pointe le site internet de l’Unicef.

«Des blessures visibles et invisibles»

Tout comme le Fonds des Nations unies pour l’enfance, l’ONG Plan International se mobilise, aux côtés de tant d’autres, pour accueillir, soigner et fournir une aide psychosociale aux familles ukrainiennes qui passent les frontières des pays voisins, notamment la Pologne, la Roumanie et la Moldavie. «Les enfants, en particulier les filles, porteront les blessures visibles et invisibles du conflit, même lorsque les combats auront cessé. Les enfants paient un lourd tribut à la guerre: traumatismes physiques et psychiques», alerte l’ONG.

Unni Krishnan, directeur humanitaire de Plan International et médecin, est sur le terrain depuis une quinzaine de jours. Il a passé quatre jours en Roumanie début mars, avant de partir pour la Moldavie. Entretien.

Combien de familles réfugiées avez-vous vues et aidées depuis votre arrivée dans les pays frontaliers de l’Ukraine?

Nous n’avons pas de chiffre officiel, mais il me semble que le nombre augmente chaque jour. La plupart du temps, ce sont des femmes et des enfants, et parfois des grands-mères. Il arrive aussi que les hommes conduisent les enfants à la frontière, puis repartent du côté ukrainien pour aller se battre.

Les femmes et les enfants vont dans des refuges, des centres de transfert, parfois dans des écoles. Ils y passent quelques jours et sont ensuite accueillis dans d’autres parties du monde. Certains d’entre eux sont séparés de leur famille. Même si nous n’avons pas de preuves officielles de cela, nous savons que les filles sont plus vulnérables parce qu’elles sont plus exposées aux risques d’abus et de trafic. En particulier les risques d’abus sexuel.

Dans quel état psychologique sont ces enfants?

Ils ressentent beaucoup d’anxiété. Certains ne parlent plus, sauf pendant leur sommeil. Ils ont été témoins de choses qu’aucun enfant ne devrait voir. Lorsque j’étais en Roumanie, j’ai rencontré une petite fille de sept ans. Elle chantait à l’Opéra d’Odessa. Mais à son arrivée, elle avait arrêté de chanter, car elle avait arrêté de parler.

Ces familles ont donc besoin d’un soutien à plusieurs niveaux: protection psychologique, soins sanitaires et éducatifs, activités… Et, quand c’est possible, une aide financière.

Comment leur venez-vous en aide sur le plan psychologique?

Les premiers secours psychologiques consistent à s’occuper aussi bien des enfants que des mères. Nous aidons ces dernières à répondre aux questions de leurs enfants. Par exemple: «Pourquoi avons-nous dû quitter leur pays» ou encore «Quand est-ce que l’on pourra retourner à la maison?» Cette étape est cruciale, car si vous ne répondez pas à leurs questions, leur anxiété va grandir, ce qui représente trop de pression pour eux. Nous orientons donc les parents, mais aussi les volontaires présents sur place.

Nous fournissons aussi une écoute à ces enfants. Une petite fille nommée Sofia avait par exemple dû laisser son chien à la frontière, parce qu’il n’y avait pas de place pour lui dans le bus. La jeune fille ne parlait plus, mais je lui ai demandé, par l’intermédiaire de sa mère, si elle avait un animal domestique. Soudain, la jeune fille a sorti son iPad pour me montrer des photos de son chien. Elle était très contrariée, car c’était comme laisser un membre de sa famille derrière elle.

Nous nous efforçons également de créer des espaces sûrs pour ces enfants. Par exemple en les impliquant dans des activités ludiques et créatives qui les aident à «rester des enfants». Cela implique de jouer, ainsi que de parler à d’autres enfants, comme ils le faisaient avec leurs amis dans leur pays.

Entre la pandémie, les attentats et les conflits dans le monde, certains enfants sont confrontés à des événements terribles dès le début de leur existence. Comment les protéger et les aider à gérer ces traumatismes?

Vous savez, les enfants sont étonnants! Ils peuvent être bouleversés et en colère, mais ils sont aussi pleins d’espoir pour l’avenir. La première aide psychologique est donc de leur faire confiance en leur expliquant ce qu’il se passe, en leur parlant et en répondant à leurs questions, mais aussi en leur apprenant le sens de la compassion et de l’humanité. Je pense d’ailleurs que la crise que traverse actuellement l’Ukraine devrait être un rappel à tous les pays et à tous les humains de faire preuve de compassion et de solidarité. C’est absolument essentiel.

Il n’est jamais facile de parler de la mécanique de tel événement, surtout à un enfant. Et il ne s’agit pas seulement de l’Ukraine mais de tous les conflits dans le monde. Nous avons besoin d’une approche globale pour nous soutenir, pour nous rappeler que chaque réfugié est important. Je pense que nous devrions dépasser l’idée des latitudes, des longitudes et des frontières pour penser à tout ce qui compte dans ce monde. Et ces valeurs, nous devons les transmettre aux enfants.