Leila Bouherrafa pour ‘Tu mérites un pays’: «La méritocratie, on en parle toujours à sens unique»

Dans son roman «Tu mérites un pays», Leila Bouherrafa, qui enseigne le français à de jeunes réfugiés en France, retrace le parcours du combattant d’une jeune exilée.

par
Oriane Renette
Temps de lecture 4 min.

Qui est votre héroïne, Layla?

«Layla est une jeune femme exilée en France qui, après une longue procédure, est sur le point d’obtenir la nationalité française. Le roman s’ouvre sur le moment où elle reçoit sa convocation à l’entretien de naturalisation. Dès lors, on la suit dans son quotidien, fortement marqué par ce besoin de s’assimiler au mieux. Layla a une image sacralisée de la France, une image de grandeur. Et puis il va y avoir beaucoup de désillusions. Du décalage entre cette image et la dure réalité de ce qu’elle voit, de ce qu’elle vit, va naître une prise de conscience. On la voit passer de la soumission à une révolte finale.»

Dans son parcours, elle s’interroge sur ce qu’est d’être Français, ce qui fait la France…

«On la force à se poser ces questions-là. En vue de son entretien, elle doit apprendre les réponses à des questions comme: qui est Jeanne d’Arc? citez trois ministres français? comment fonctionne le système démocratique français? C’est tellement absurde. Pourtant, ce sont les questions typiques de cet entretien. Au début, Layla est dans une confiance absolue. Elle pense que tout réviser fera d’elle une bonne Française. Et puis elle se rend compte que ce n’est pas si simple.»

Autour d’elle, il y a aussi une galerie de personnages qui vont nourrir ses désillusions…

«Les rencontres qu’elle fait sont primordiales dans cette prise de conscience. Chaque personnage, par sa situation, lui renvoie l’image d’une France dysfonctionnelle. Momo est Français et musulman. Cette deuxième caractéristique lui vaut l’acharnement de la mairie de Paris. Il y a Claude, une veille retraitée française qui a travaillé toute sa vie comme aide-soignante mais se retrouve du jour au lendemain à dormir à la rue. Donc elle comprend qu’être Français ne suffit pas. La nationalité française ne garantit ni logement, ni sécurité, ni considération.»

On ne sait pas d’où vient Layla. Ce choix de ne pas nommer le pays, c’est une façon de parler de l’exil de manière universelle?

«Oui exactement. Je ne voulais pas l’enfermer dans un imaginaire. Surtout, en faisant ça, je joue le jeu de l’administration française, qui finalement se fiche des destins et des pays d’où les gens viennent. Même si toutes les histoires sont différentes, ils sont tous simplement perçus comme des étrangers.»

Dans le récit de Layla, il y a rapport très fort au corps…

«Dès le début, elle dit: ‘C’est là que tout a commencé et que j’ai commencé à m’effondrer’. Son corps réagit avant son cerveau. Elle ne se rend pas compte de l’extrême violence qu’elle subit, de son absurdité. Mais son corps lui dit. Le fait qu’elle se désincarne littéralement symbolise cela, le fait que la violence n’est pas même perçue comme telle par les personnes qui en sont victimes.»

«Tu mérites un pays»: c’est le titre du roman, mais aussi une phrase de Momo. Que signifie-t-il?

«C’est un moment de basculement dans l’histoire. Layla passe plus de la moitié du roman à devoir mériter un pays sans se poser aucunement la question de la réciprocité. À travers cette phrase, la notion de réciprocité prend corps. La méritocratie, on en parle constamment en France. Mais toujours à sens unique. Les personnes qui arrivent doivent mériter le pays. Mais jamais dans l’idée que ce pays a aussi des devoirs vis-à-vis des personnes qu’il accueille. Pour moi, ce titre était évident.»

Qu’est-ce que racontele livre «Tu mérites un pays»?

«Tu dois être la jeune femme la plus heureuse du monde». C’est avec ces mots que l’assistante sociale, Marie-Ange, annonce à Layla qu’elle est enfin convoquée pour être naturalisée française. Mais est-ce vraiment ça, d’être la plus heureuse du monde? De fuir son pays et de quitter les siens pour vivre dans un hôtel délabré? De n’avoir d’autres choix que de s’humilier? On suit cette jeune exilée dans son quotidien dans le quartier de Ménilmontant, qui apprend à connaître cette France qu’elle rêvait tant. Et réalise doucement que l’on n’est jamais «assez français» aux yeux des autres. De désillusions en colères, «Tu mérites un pays» est le récit d’une émancipation.

Trois raisons de l’ouvrir

Pour la plume poétique de Leila Bouherrafa, qui sait mettre de la douceur, de la délicatesse et de la chaleur là où la réalité en manque cruellement.

Pour son humour mordant, qu’elle utilise pour dénoncer les dysfonctionnements et manquements d’un pays, d’un système qui broie les plus vulnérables.

Pour la véracité du roman, nourri des dizaines de récits des réfugiés auxquels l’autrice enseigne le français dans une association.

On a lu ce livre…

E n se demandant ce que «Liberté, égalité, fraternité» veut encore dire aujourd’hui.